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Genèse du label “Trusted Serial Ululer”

  • Serial Ululer
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Genèse du label “Trusted Serial Ululer”

Quels sont les intérêts mais aussi les risques engendrés par le crowdfunding ? Comment prévenir certains de ces risques, notamment celui de “cavalerie financière de crowdfunding” ?  Pourquoi et comment en sommes-nous arrivés à lancer le label “Trusted Serial Ululer” ?

 

Le financement participatif, tel que nous le concevons au sein d’Ulule, présente de nombreux intérêts pour un porteur de projet :

1. C’est un outil de test grandeur nature qui permet de vérifier, avant de passer en phase de production, si la réalisation intéresse réellement un public

2. C’est un outil de communication qui permet d’avoir des soutiens financiers mais aussi de gagner en visibilité, puisque de nombreuses personnes relaient les projets par email ou sur leurs réseaux sociaux, touchant ainsi des cercles plus éloignés ;

3. C’est un facteur de création de confiance :

- Intrapersonnelle : lancer de nouvelles choses est difficile. Être épaulé par un groupe de personnes qui croient au projet au point de le soutenir financièrement représente une aide psychologique cruciale. Elle confère au(x) créateur(s) la force nécessaire pour vaincre toutes les difficultés qui se présenteront sur leur route ;

- Interpersonnelle : pour réaliser un projet, il faut réussir à convaincre d’autres parties prenantes (partenaire, organisme qui attribue des subventions, distributeur, banquier, business angel, fond d’investissement, etc.). Une campagne de crowdfunding réussie est un gage d’intérêt du public pour le projet.  Elle aide beaucoup plus à convaincre de son bien-fondé qu’une simple présentation PowerPoint.

4. Cela permet de disposer de la trésorerie nécessaire à la réalisation du projet, ce qui change totalement la donne par rapport à des modèles de production classiques qui nécessitent parfois d’avoir beaucoup de trésorerie d’avance pour pouvoir faire face au besoin en fonds de roulement (BFR) nécessaire sans cela.

Par exemple, dans l’édition de livres traditionnelle, l’éditeur avance la trésorerie nécessaire à la création du contenu et à l’impression, puis travaille avec un distributeur qui place les livres en boutique. Le distributeur ne reçoit sa quote-part qu’une fois les ventes boutiques réalisées, puis met encore un peu de temps à les reverser à l’éditeur. Ce dernier doit donc avancer les fonds durant plusieurs mois avant de recevoir des recettes qui lui permettront - peut-être - de couvrir ses fonds initiaux.

5. Cela permet d’améliorer très significativement les marges réalisées par celui qui produit, et donc de rendre viables des productions de niche, c’est-à-dire des quantités relativement petites. Par exemple, dans le domaine du jeu de rôle papier, les coûts de production des contenus sont très élevés par rapport à d’autres livres (rédaction des règles et textes, production d’illustrations de l’univers, éventuelle traduction, impression en grand format et en couleur, etc.). De plus, c’est un marché relativement petit. Il n’existe pas d’estimation fiable de la population rolistique en France, mais elle n’excède sans doute pas quelques dizaines de milliers de personnes qui achètent régulièrement des livres.  En France, un livre de jeu de rôle est considéré comme un beau succès s’il dépasse les 2000 exemplaires vendus.

Par conséquent, le financement participatif est un nouveau mode d’action très utile pour le secteur du  jeu de rôle. Les préventes sont réalisées sans intermédiaire ; ainsi, les créateurs récupèrent une marge trois fois plus élevée, là où, d’habitude, distributeurs et boutiques conservent 60% du prix de vente au public. Cela permet d’équilibrer économiquement une production de livre nettement plus réduite. La vitalité du jeu de rôle en France est une conséquence directe de l’émergence du financement participatif, qui a permis la production de livres de qualité en petites quantités.

6. C’est un outil de crowdsourcing :

- Toutes les questions, commentaires et interactions avec les personnes intéressées par le projet durant sa phase de crowdfunding vont nourrir les réflexions du créateur et l’aider à améliorer son projet, afin de coller au mieux aux attentes de son public.

- Les passionnées qui soutiennent le projet proposent fréquemment au porteur de projet des coups de main ou des mises en relation avec des personnes qui pourraient l’aider à avancer.

Tous ces intérêts font qu’Ulule est de plus en plus utilisé de façon récurrente par des porteurs de projet, notamment dans l’édition ou la production de contenus culturels. Une véritable transformation des façons de faire est à l’oeuvre, avec, pour certains secteurs, des changements de modèles économiques et d’organisation de la chaîne de valeur. C’est positif dans beaucoup de cas, puisque cela permet de donner vie à des projets qui ne seraient pas viables, n’auraient pas pu être lancés, ou auraient été moins fournis sans cela.

Toutefois, cela crée également de nouveaux risques auxquels nous sommes très attentifs et que nous souhaitons prévenir.

 

Risques induits cette nouvelle façon de faire

Ulule et plus généralement le financement participatif avec contreparties en nature (comme la prévente d’un nouveau livre par exemple) représente un grand changement d’organisation et de répartition des tâches dans les secteurs où son utilisation devient récurrente. En effet, contrairement à d’autres modes de crowdfunding, ce n’est pas seulement un outil, c’est un changement de façon de faire.

Lorsqu’un entrepreneur emprunte de l’argent sur une plateforme de crowdlending, la seule chose qui change pour lui est qu’au lieu d’avoir emprunté à une banque, il a emprunté à une foule d’épargnants. En dehors de cela, sa communication, ses délais de production, ses intermédiaires, son mode de distribution ou la relation à son public et à sa clientèle ne changent pas.

Avec Ulule, c’est l’organisation même de la chaîne de valeur et de la répartition des tâches de certains secteurs qui est bousculée. On l’observe déjà dans la musique, dans la bande dessinée, dans le jeu de rôle papier, et de nombreux autres secteurs seront impactés dans les années à venir. Le porteur de projet devient un véritable homme-orchestre et se retrouve à gérer en direct des tâches face auxquelles il peut se retrouver un peu dépassé s’il ne dispose pas d’une certaine expérience sur le sujet ou s’il n’est pas accompagné de façon appropriée :

1. Gestion de la relation client et du “SAV”. Dans l’édition traditionnelle, c’est l’éditeur et/ou le distributeur qui assure la communication auprès des lecteurs et clients potentiels. L’auteur est sollicité pour des dédicaces, interviews et travaux de promotion, mais il n’a pas à réaliser la communication première au grand public sur  son ouvrage, ni à répondre aux questions reçues par le service client, qu’elles concernent le livre ou un problème beaucoup plus pratique tel que l’expédition. En crowdfunding, si l’auteur est le porteur de projet en direct, c’est lui qui va devoir gérer cela, ce qui nécessite du temps, de l’organisation et de la patience.

2. Gestion de la logistique. Dans ce domaine, c’est encore plus patent : jamais un auteur n’avait auparavant à gérer l’expédition de ses livres à ses lecteurs. Et l’éditeur remettait des palettes au distributeur puis recevait les retours, mais il n’avait jamais à gérer des colis individuels. Avec le “direct to fans” du crowdfunding façon Ulule, c’est le porteur de projet, qu’il soit auteur ou éditeur, qui se retrouve à devoir préparer les colis, négocier les tarifs avec le transporteur, expédier tout cela et gérer les éventuels retours. C’est un travail important, parfois fastidieux, mais qu’il ne faut pas négliger puisque sans cela, les contributeurs ne pourront jamais recevoir ce qui leur est dû.

3. Gestion de la fabrication. Dans un schéma classique, c’est l’éditeur qui est en relation avec l’imprimeur. Dans le cas où un auteur ou un éditeur peu expérimenté lance une campagne de crowdfunding, il va devoir assumer les choix techniques de taille, de type de papier, de colorimétrie, de type de couverture, de reliure, de sélection de l’imprimeur, de négociation des prix, de BAT, de revue des épreuves tests, etc. Cela requiert une réelle expertise : être novice et seul face à ces choix peut être délicat.

4. Gestion de la trésorerie et suivi analytique sur plusieurs mois du résultat net réel d’un projet. Ce dernier point est crucial, particulièrement dans les cas d’utilisation du financement participatif de façon récurrente. Il est la raison qui a conduit à la rédaction de cet article et je vais donc le détailler tout spécifiquement.  

 

Focus sur le risque de “cavalerie financière” en crowdfunding

Avec le financement participatif, le porteur de projet reçoit une avance de trésorerie dont il va devoir faire bon usage pour mener à bien son projet durant plusieurs mois. En dehors du “risque d’entreprendre” qui existe toujours, quelle que soit la façon de faire (risque de mal budgéter les coûts de réalisation de son projet, imprévu technique, retards, échec commercial, défaut de compétence qui met à mal la réalisation du projet, etc.), cela crée un nouveau risque de mauvais suivi analytique du résultat de chaque projet et, par conséquent, une mise en oeuvre volontaire ou involontaire de ce que les financiers appellent une mécanique de “cavalerie”.

Le meilleur moyen d’illustrer ce risque est d’imaginer un porteur de projet fictif dans le domaine de l’édition, qui réaliserait 3 projets sur une période de 24 mois (allant pour chaque projet individuel du lancement de la campagne de crowdfunding jusqu’à sa livraison). Sur chacun de ces projets, il y a des dépenses et des recettes qui s’étalent sur plusieurs mois. En simplifiant grandement la réalité et en prenant des chiffres fantaisistes, nous allons schématiser les différents timings d’encaissement et de décaissement de la façon suivante :

- Six mois avant :  paiement d’une avance sur droit pour les auteurs qui rédigent le contenu

- Jour J :  lancement de l’opération de crowdfunding

- Deux mois après : réception des fonds collectés en crowdfunding

- Trois mois après : paiement du solde des droits pour les auteurs (texte et illustrations) qui réalisent les contenus

- Cinq mois après : paiement des frais de production des goodies

- Six mois après : paiement d’un acompte sur frais d’impression

- Huit mois après : réception des marchandises, paiement des coûts d’expédition aux contributeurs, livraison au distributeur des exemplaires additionnels pour vente en boutiques, paiement du solde des frais d’impression

- Treize mois après : réception des recettes de ventes boutiques

On voit que sur un timing de ce type, les dépenses et les recettes s’étalent sur 16 mois, ce qui est inférieur à la réalité (notamment les recettes boutiques qui sont plus étalées), mais ce qui est déjà très long. Que se passe-t-il donc si un porteur de projet réalise plusieurs projets en parallèle, mais ne suit pas de façon suffisamment détaillée le résultat analytique réel et prévisionnel par projet ? Et que se passe-t-il notamment lorsqu’il y a en plus des dépenses imprévues, parfois significatives ? Et s’il ne dispose pas d’une comptabilité analytique par projet de ses recettes et de ses dépenses, et qu’il se contente d’analyser la viabilité de ses différentes entreprises en regardant le solde disponible à date sur son compte bancaire ?

Avec un tel étalement des dépenses et des recettes, couplé à des aléas qui peuvent survenir dans la vie du projet et engendrer des coûts imprévus, le porteur de projet qui utilise le crowdfunding de façon récurrente peut, sans le vouloir, se retrouver à réaliser des pertes sur chaque projet sans vraiment s’en rendre compte, mais à maintenir son activité à flot à l’aide des encaissements sur les collectes suivantes.

Au bout d’un moment, les pertes accumulées sur les projets successifs peuvent être telles que les encaissements des collectes suivantes ne suffisent plus à couvrir le déficit accumulé, l’entreprise est en solde de trésorerie négatif, ne peut plus payer ses charges et factures fournisseurs et finalement périclite, sans livrer le ou les derniers projets qui restent à livrer.

Pour ceux qui aiment les tableaux de chiffres, voici un exemple que j’ai conçu, qui n’est pas basé sur des chiffres ou des timings réels, qui est très simpliste puisqu’en réalité il y a beaucoup plus de lignes de détails dans les dépenses notamment, mais qui permet au moins de vous faire une idée de la mécanique : à chaque fin de mois jusqu’au mois de septembre de l’année 2, vous voyez que le solde en banque est positif, cela passe, alors que le projet 1 et le projet 2 sont en perte. Le projet 3 permet de garder la barque à flot pendant quelques mois de plus, mais 20 mois après le lancement de la première campagne de crowdfunding, cela ne passe plus, l’entreprise est dans le rouge et contrainte de mettre la clé sous la porte.

Ce risque, nous en sommes très conscients chez Ulule. Pendant de nombreux mois, nous nous sommes demandés si c’était ce qui était arrivé aux Ludopathes. Pour mémoire, cela a été sans doute notre échec le plus important en tant que plateforme de crowdfunding puisque nous avons laissé les Ludopathes lancer 15 projets dont 13 financés avec succès sur une période de 30 mois, sans nous questionner sur ce sujet puisque les premiers projets étaient livrés. Puis il y a eu des retards, parfois très importants ; des réponses aux réclamations des contributeurs de plus en plus erratiques. Et au final, une absence totale de réponses et la livraison partielle ou non livraison de 6 projets à date.

Nous avons interdit aux Ludopathes de relancer une nouvelle campagne de crowdfunding tant que tous les projets financés sur Ulule n’ont pas été livrés. Cependant, ce n’est pas cela qui participera à prévenir de potentiels problèmes avec un autre créateur ; ce n’est qu’une mesure a posteriori, qui est donc insuffisante car elle ne peut réparer les conséquences négatives en terme de confiance.

En lien avec la préparation de ce label, j’ai donc contacté le dirigeant des Ludopathes afin de l’inviter à réagir à cette initiative et à m’indiquer si une mauvaise analyse de ses marges par projet et prévisionnel de trésorerie global de la structure faisait partie des problèmes qu’il avait rencontrés. Il m’a indiqué que ce n’était pas le cas, que l’essentiel venait d’un “manque de logique marchande”, qui s’est caractérisé pour résumer son propos par un emballement sur les contenus originaux au lendemain d’opérations de financement réussies, et donc par une explosion de la taille des projets qui a engendré des retards qu’il n’avait pas du tout imaginés.

Ce label ne permettra pas de répondre à ce risque de “passionné”. Cependant, il a la vertu d’assurer que la structure a une approche “gestionnaire” des choses. L’artistique et la passion sont des qualités très importantes pour créer des projets de très belle qualité. Cependant, si la planification et la gestion sont un peu trop oubliées, une structure peut vite se retrouver à court de trésorerie ou avec des retards de production beaucoup trop importants.

Le manque de formation en comptabilité et en finance d’entreprise est sans doute le premier facteur conduisant à ce risque. Les structures qui lancent des projets, de jeu de rôle par exemple, sont souvent menées par une personne seule, ou un petit groupe de personnes, avec dans de rares cas un financier parmi eux.

La multiplicité des décaissements et leur étalement dans le temps sont beaucoup plus importants que ce que j’ai modélisés dans l’exemple simpliste ci-dessus. Les porteurs de projets sont avant tout des passionnés, qui se laissent parfois prendre involontairement par leur passion et ne se rendent pas compte que le projet va dans le mur d’un point de vue économique. Ce n’est pas de la mauvaise foi, juste un manque de lucidité qui peut être aggravé par l’excitation d’être soutenu par plein de personnes qui partagent la même passion.

Ce qui est donc assez évident pour quelqu’un comme moi, qui ai fait une école de commerce et qui suis diplômé d’expertise-comptable, ne l’est pas du tout pour quelqu’un qui n’a jamais suivi un cours de comptabilité. De même que je n’ai pas le talent et les compétences pour écrire un jeu de rôle, ils n’ont pas les compétences pour faire un bon suivi analytique dans le temps et un vrai prévisionnel de trésorerie. Sans poser de façon lucide et sur un tableur ces différences de timing d’encaissement et de décaissement, ce risque de cavalerie n’est souvent pas imaginé ou conçu, et le juge de paix du solde disponible sur le compte bancaire peut suffir à rassurer.

D’autre part (ce qui est plus grave mais très humain) il peut également survenir des situations où l’espoir de se “refaire sur le prochain coup” amène un créateur pourtant conscient  d’un déficit sur un projet à en lancer un nouveau : “aïe, au final je fais une perte de 8 000 € sur ce projet. Bon, pas le choix, je vais lancer un nouveau crowdfunding pour le projet “ZZZ” et s’il atteint tel score je ferai un tel bénéfice que je repasserai dans le vert”.

Sauf que si le projet ZZZ ne fait pas le score escompté ou s’il comporte des imprévus de coûts, eh bien la situation pourrait juste empirer… Imaginez cela avec un trou reporté et plus ou moins aggravé sur 7 ou 8 projets. C’est cela, la cavalerie financière en crowdfunding poussée loin. Un peu de négligence d’analyse comptable, des imprévus ou dérives de coûts, l’espoir de se refaire une bonne fois pour toutes avec un gros coup qui n’arrive pas. Et pan, le mur au final, et des dizaines ou centaines de contributeurs qui y ont cru avec le porteur de projet et qui se retrouvent lésés puisqu’ils ne seront jamais livrés du ou des derniers projets crowdfundés.

C’est ce que la théorie comportementale appelle “l’escalade de l’engagement”, une combinaison redoutable de déni de la réalité, d’excès de confiance, de besoin de justifier ses choix passés, et de coûts irrécupérables ("avec tout ce qu’on a déjà investi, ce serait dommage de s’arrêter…") qui engendre une obstination alors qu’il faudrait jeter l’éponge. Et comme l’explique cet excellent article scientifique, un tel cas de figure devient probable dans les situations où la responsabilité est concentrée dans les mains d’un décideur qui n’a rien à perdre. C’est ce qu’on peut sans doute observer dans une entreprise qui a intégré le crowdfunding au coeur de son business model :

- Soit je laisse couler mon entreprise dès le projet 2 qui est déficitaire ;

- Soit je lance un projet 3 qui me sauvera peut être en étant très bénéficiaire ;

- Soit je lance un projet 3 qui sera insuffisamment bénéficiaire et donc mon entreprise coulera de toute façon.

Devant un tel choix, il n’y a “rien à perdre” pour un dirigeant décidant seul, autant tenter de lancer un projet 3…

Notre rôle, en tant que société ayant une mission d’accompagnement, c’est d’aider tous les créateurs et makers à lancer leur projet. Ulule est un formidable outil pour réaliser cette mission. Mais c’est un outil qui comporte aussi des risques dont les créateurs (et nous-mêmes) n’avons pas toujours conscience. Nous considérons donc que nous devons essayer de protéger les créateurs et la communauté Ulule de ces risques, pour le bien de l’ensemble des porteurs de projets et des contributeurs qui leur font confiance et qui ne continueraient pas à participer à de nombreux projets si ce type de situation devait se produire régulièrement.

 

Comment prévenir le risque de cavalerie financière en crowdfunding ?

Le cas des Ludopathes m’a fait beaucoup réfléchir au cours des dernières années. Selon leur dirigeant, les problématiques de trésorerie ne sont pas la cause de leurs très importants retards de livraison, toutefois je ne pouvais pas rester les bras croisés sans rien faire en attendant que cela se reproduise avec un autre porteur de projet.

Avec le reste de l’équipe, nous sommes donc passés par plusieurs réflexions sur la bonne approche à avoir et les règles les plus pertinentes à mettre en place. Au final, deux options principales ont été approfondies :

- Interdire tout simplement de lancer une nouvelle collecte tant que l’ensemble des contreparties du précédent projet n’ont pas été livrées.

Après assez peu de réflexions et discussions avec nos connecteurs, une telle règle, très protectrice, n’était toutefois pas entendable pour les porteurs de projet. En effet, il peut arriver qu’une sous-partie d’un projet (un goodie par exemple) prenne un temps fou à finaliser par rapport au reste du projet : bloquer totalement toute autre possibilité de crowdfunding en attendant qu’il soit livré serait trop pénalisant.

- Pas plus de deux projets en attente de livraison avant d’en lancer un troisième.

Cette règle nous semblait équilibrée, puisqu’elle permet d’avoir un peu de timing de superposition entre deux projets. Cependant, après discussions avec plusieurs porteurs de projet, notamment dans les catégories ou la récurrence est la plus forte et les projets touffus en matière de contenu (jeu de rôle papier en particulier), il est apparu que cette règle peut être trop bloquante pour un éditeur, qui a parfois besoin de pouvoir lancer une troisième campagne avant que la première soit livrée, étant donné les très longs timings de production des jeux de rôle papier.

Il fallait donc permettre, notamment aux éditeurs qui présentaient des gages de sérieux (campagnes déjà livrées par le passé, activité établie depuis un certain temps), de dépasser les deux campagnes en attente de livraison. Mais comment faire cela sans risquer une cavalerie financière en crowdfunding ? Nous le savons, les structures du jeu de rôle sont souvent très petites, et c’est une activité à risque puisque les marges sont faibles. Par exemple, dans le cas où une licence est acquise pour en faire la version française, si l’opération est un échec commercial, la structure peu rapidement péricliter, même si ses autres projets fonctionnent correctement.

La nature même du risque, comme je l’ai présenté plus haut, c’est qu’un porteur de projet, a priori involontairement, réalise des pertes sur ses projets au niveau individuel, mais ne s’en rende pas compte de façon claire car il ne dispose pas des outils de gestion appropriés (comptabilité analytique par projet, prévisionnel de trésorerie et prévisionnel pour chaque projet qu’il prévoit de lancer). Je me suis donc dit que si un porteur de projet était capable de nous montrer qu’il dispose de ces outils, et qu’il est à l’équilibre sur le résultat de ses projets, cela serait déjà un très bon point. Le plus gros risque en effet, c’est l’amateurisme sur les domaines de la gestion d’entreprise qui peuvent conduire à aller dans le mur sans bien s’en rendre compte, ou au contraire, de s’en rendre compte mais d’être dans une escalade de l’engagement très négative.

J’ai donc imaginé la mécanique suivante : afin qu’un porteur de projet puisse lancer une nouvelle collecte alors qu’il en a déjà deux en attente de livraison, il doit nous fournir une attestation d’un expert-comptable ayant fait une revue des résultats analytiques des projets passés de la structure, de son prévisionnel de trésorerie et des résultats prévisionnels des projets en cours ou à lancer. Si l’expert-comptable confirme que ces analyses existent et montrent que la structure est viable sur la base des estimations de prévisions du porteur de projet, alors nous accepterons qu’il lance une nouvelle collecte sans attendre.

Cette mécanique n’est pas parfaite, mais elle permet de limiter les risques :

- Elle confirme a minima que le porteur de projet fait une vraie analyse du résultat de ses différents projets et de ses prévisionnels et ne se contente pas de piloter son activité en consultant le solde de son compte bancaire au jour le jour ;

- Elle indique donc une certaine maturité en gestion du porteur de projet ;

- L’expert-comptable est amené à revoir, durant cette mission, à la fois les résultats analytiques des opérations passées et les prévisionnels des opérations futures. Il peut donc voir s’il y a une cohérence dans les prévisionnels dès lors que les différents projets ont des natures comparables (ce qui est le cas pour un éditeur de jeu de rôle).

C’est donc une mécanique qui apporte du confort, mais on ne peut pas considérer qu’elle supprime les risques. En effet :

- Avec ou sans revue d’éléments comptables par un expert-comptable, le “risque d’entreprendre” demeurera toujours et ne pas être couvert, ni par une assurance, ni par quoi que ce soit, puisqu’il ne s’agit pas d’un aléas ayant une nature totalement imprévisible, mais tout simplement d’un manque de compétence, d’une erreur, ou de ce type de choses qui peuvent faire qu’un projet périclite en cours de route (cf. le très long commentaires en bas de cet article que j’ai posté il y a quelques années expliquant les réflexions que nous avons menées sur la possibilité de créer une assurance livraison des contreparties - c’était en lien avec le projet Massilia, jeu de plateau n’ayant jamais été livré).

- Un expert-comptable est capable de vérifier l’exactitude de produits et charges qui ont déjà été réalisées, et donc des résultats analytiques passés, mais ne peut en aucun cas se prononcer sur l’exactitude d’un prévisionnel. Par définition, il y a une part d’aléas dans des prévisions de produits et de charges. Il pourra donc simplement indiquer que les prévisions correspondent à la meilleure estimation de la direction de la structure et ne semblent pas comporter d’oubli majeur, mais ne certifiera pas que ces prévisions sont correctes : ce serait impossible.

Malgré ces deux limites importantes, je pense quand même que cette approche est utile car je suis convaincu que les porteurs de projets sont à peu près tous honnêtes et que les cas d’échecs sont le fruit d’erreurs. Peut-être sont-ils parfois trop optimistes, mais je ne pense pas que nous ayons affaire à des passionnés qui s'amuseraient sciemment à “truander” leurs prévisions afin de présenter une situation future beaucoup plus belle qu’elle ne risque de l’être.

Comme je l’ai dit ci-dessus, le risque le plus important est tout simplement le manque de suivi, le manque d’analyse des résultats analytiques et l’absence d’un vrai prévisionnel de trésorerie lié à tout cela, qui fait que le porteur de projet ne se rend même pas compte qu’il va dans le mur. Cela peut être causé par un mélange de manque de compétences et d’expérience dans le domaine de la comptabilité et de la gestion, de manque de temps - l’écriture et le suivi du processus créatif et éditorial prend généralement tout son temps libre au créateur passionné qui fait parfois cela en plus d’un autre travail quotidien - et d’un peu de négligence.

Demander à ce qu’un expert-comptable réalise une telle mission n’est donc pas une garantie totale, mais cela permet de s’assurer que les outils de gestion existent et montrent que selon les meilleures estimations des dirigeants de la structure, celle-ci et les projets qu’elle porte sont viables. J’ai donc souhaité que nous mettions cela en place.

Dans certains secteurs, tels que le jeu de rôle papier, le crowdfunding est un vrai outil de renouveau de la production car les volumes de tirages sont relativement faibles et il faut donc pouvoir fonctionner en mode “direct to fans”, sans intermédiaire, pour permettre à une production de qualité d’exister au-delà du top 5 des licences les plus vendues. Si vous n’êtes pas convaincu par cela, prenez le temps de discuter avec les rares éditeurs de jeu de rôle qui existent et sortent des contenus originaux en français, vous verrez : le modèle économique du jeu de rôle papier est très fragile.

En tant que dirigeant d’Ulule et rôliste, je devais donc absolument chercher à mettre en place des garde-fous pour prévenir ce risque. Le laisser-faire-laisser-aller n’est pas la bonne solution selon moi, car les risques liés à l’outil, comme je l’ai expliqué ci-dessus, peuvent être importants. J’invite d’ailleurs tous les rôlistes qui participent régulièrement à des campagnes de financement participatif ou de précommandes à se questionner sur ce sujet avant de donner leur argent de façon aveugle à une structure. S’il y a plusieurs projets qui ne sont toujours pas livrés, attention, il y a un risque. Et si vous décidez de contribuer à un projet sans faire attention à cela (ce qui m’arrive personnellement très souvent), je vous invite à vous questionner avant de venir hurler en cas de problème. Soit on soutient la création, l’entrepreneuriat et l’innovation, soit on va dans un magasin acheter un produit qui existe déjà, ce n’est pas la même chose du tout !

Fort de cette conviction et de ces réflexions, ma première proposition a été de rendre l’obtention d’une attestation d’expert-comptable tout simplement obligatoire pour un porteur de projet qui voudrait lancer une campagne de crowdfunding alors qu’il a déjà deux projets en attente de livraison. J’en ai donc discuté avec les porteurs de projets possiblement concernés, notamment ceux qui utilisent la plateforme avec la plus grande récurrence, et les réactions ont été variées.

Il faut avoir en tête que c’est une contrainte importante pour les porteurs de projets qui auraient à faire cette démarche, puisque le coût d’une telle mission peut varier entre 1500 € et 3000 €, et cela demande du temps du dirigeant de la structure puisqu’il doit mettre ses documents de gestion au carré et les fournir, ainsi que de nombreux justificatifs comptables à l’expert-comptable qui en fera la revue. Il faut également disposer de temps pour interagir avec ce dernier, lui présenter le fonctionnement de sa structure et de ses activités et répondre à ses questions.

Le moins que l’on puisse dire, c’est que les réactions ont été mitigées :  :

- Certains comprenaient la logique et n’étaient pas dérangés par cela car ils ne voyaient pas de situation où ils se retrouveraient avec plus de deux projets en attente de livraison ;

- D’autres étaient prêts à l’accepter, mais avec certaines réticences, et en me questionnant sur la prise en charge du coût résultant : est-ce que cela devait être au porteur de projet de supporter ce coût additionnel ou à Ulule ? Ma vision des choses est que ce coût peut être inclus dans les budgets du nouveau projet à lancer, mais certains n’étaient pas prêts à l’entendre ;

- Certains m’ont enfin tout simplement expliqué que pour eux cette obligation additionnelle ne leur convenait pas du tout, car ils ne souhaitaient pas allouer du budget et du temps à cela, et que les plateformes concurrentes d’Ulule étaient nombreuses et pas du tout regardantes là-dessus, et qu’en conséquence si nous faisions cela, ils iraient tout simplement voir ailleurs. Parmi leurs arguments, certains dirigeants de structures considéraient notamment qu’ils étaient tout à fait matures sur ces sujets-là, qu’ils disposaient d’outils de gestion, de comptabilité analytique, de prévisionnels, et que mon idée était donc inaudible pour eux puisque je voulais imposer à tous, même aux plus solides, une règle contraignante pour prémunir un risque qui concernait essentiellement des structures petites, non équipées de façon appropriée en outils de gestion et collaborateurs disposant de compétences en finance.

Ce dernier argument est tout à fait entendable, et surtout très pragmatique : j’avais bien compris que si j’ajoutais une contrainte sur Ulule qui n'existait pas chez nos concurrents, certains porteurs de projet iraient tout simplement voir ailleurs. Ce qui :

- Ne résoudrait pas du tout le risque ;

- Serait mauvais pour les projets concernés car nous sommes de loin la meilleure plateforme pour les projets francophones notamment, les chiffres le montrent de façon indéniable ;

- Serait mauvais pour les autres porteurs de projet, car un projet qui part ailleurs, c’est un affaiblissement de l'écosystème ;

- Serait mauvais pour l’activité et la croissance d’Ulule en général, ce dont je dois me soucier puisque nous faisons des activités de micro-marges / gros volumes, donc tout projet est important.

L'attestation d’expert-comptable obligatoire était donc une impasse. Après pas mal de brainstorming et discussions, notamment avec Nel, dirigeant du Studio Agate - qui édite les Ombres d’Esteren notamment - nous sommes donc arrivés à l’idée que le travail avec un expert-comptable était très pertinent, mais que c’était son caractère obligatoire qui posait un problème.

Nous avons donc décidé de rendre l’obtention d’une telle attestation d’expert-comptable optionnelle, mais fortement recommandée pour tout porteur de projet qui a deux projets en attente de livraison et qui souhaite en lancer un troisième. Afin que l’aspect “fortement recommandé” soit entendu, il fallait donc mettre en place une communication liée à ce label. Sans communication expliquant les tenants et les aboutissants, un label purement incitatif n’a pas de valeur.

Cet aspect pédagogique est l’objectif du présent post de blog (expliquer la genèse de ce label et son intérêt) et de la communication plus synthétique d’annonce qui va avec.  Cette communication est fondamentale pour que :

- Les porteurs de projets récurrents comprennent pourquoi nous leur recommandons fortement de se soumettre volontairement à un travail additionnel (ce n’est pas rien quand on sait tout le boulot que représente la création d’un projet !) ;

- Les porteurs de projet comprennent les risques liés au mauvais suivi des résultats analytiques et prévisionnels de leur projet et mettent en place des outils de gestion adaptés ;

- Les contributeurs comprennent eux aussi ces risques, y soient attentifs, et par conséquent que les porteurs de projets qui font l’effort de travailler avec un expert-comptable lors d’une mission d’attestation soient crédibilisés, puisque c’est un gage de sérieux et de réduction des risques pour les contributeurs ;

- Les contributeurs au sens large, y compris lorsqu’ils soutiennent des projets qui sont présentés sur une plateforme autre qu’Ulule, soient en mesure de se poser les bonnes questions avant de soutenir un projet fait par un porteur de projet qui lance très souvent des collectes de fonds ou souscription et qui n’a pas encore livré de nombreux projets liés à des collectes précédentes.

 

J’en ai fini de cette très longue genèse. C’est le fruit de plusieurs années de réflexions sur un sujet complexe, il y avait donc beaucoup à expliquer. Si vous avez eu le courage de lire ce très long billet, vous comprenez désormais les avantages mais aussi les risques liés au crowdfunding, notamment de mauvais suivi de budget / trésorerie par projet en cas d’utilisation récurrente de cet outil, et vous comprenez pourquoi nous lançons ce nouveau label de Trusted Serial Ululer.

J’espère que cela vous a intéressé et vous invite à commenter / questionner / réagir !

 

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